L’épineux débat de la neutralité territoriale des arbitres

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On a vu resurgir dans la presse britannique cette semaine le débat sur l’utilisation d’arbitres non-neutres — c’est-à-dire des arbitres territorialement directement liés à une équipe plus qu’à l’autre — sur des rencontres d’envergure. Ce système a (re)fait son apparition il y a deux saisons, successivement en Super Rugby et en RaboDirect Pro 12, et n’est pas exempt de critiques. Analyse. — Photo Phil Walter, Getty Images

Concrètement, de quoi s’agit-il ? De la désignation d’un arbitre irlandais pour Munster / Cardiff, de la désignation d’un arbitre italien pour Trévise / Glasgow, etc. Une désignation effectuée sur le seul critère du talent de l’arbitre, de son niveau et de sa forme du moment — on suppose néanmoins que l’arbitre désigné n’est pas licencié au club ou à la province locale arbitrée. L’idée d’origine reste relativement simple : on cherche à nommer les meilleurs arbitres pour des rencontres données, sans se préoccuper d’où ils viennent.

L’arbitrage est en effet mû par deux principes fondamentaux : préserver au mieux l’intégrité physique des joueurs sur le terrain d’une part, et garantir aux deux équipes un traitement impartial d’autre part. Tout arbitre est dès lors réputé avoir un jugement équitable sur un match sur lequel il officie, quel que soit le contexte de sa désignation. Et c’est le cas : même en situation de proximité territoriale, un arbitre reste juste et objectif (pour quelles raisons en serait-il autrement ?), et les suspicions qui peuvent exister dans les esprits des supporters ne sont absolument pas fondées. Partant de ce postulat, des désignations d’arbitres non neutres seraient alors grandement bénéfiques.

Un cloisonnement des panels, et une arme pour la critique

Le premier inconvénient — et pas forcément le plus important — concerne le développement de la corporation arbitrale. Exclure toute barrière à la désignation est un frein à l’accession de nouveaux arbitres à un niveau supérieur, étant donné que l’on augmente le nombre d’arbitres disponibles et déjà rompus au haut niveau pour un match donné. À terme, la solution de facilité étant de désigner des arbitres expérimentés même locaux (les clubs étant notamment dans l’hémisphère Sud ouvertement exigeants sur la qualité et l’expérience des arbitres officiant sur leurs matchs), cela pourrait conduire à un cloisonnement des différents panels, ce qui n’est jamais une bonne solution, la vocation des panels arbitraux demeurant la volatilité. Les arbitres vont, et viennent.

Il s’agit de plus d’une arme donnée à la critique. Le développement de la réalisation des matchs télévisés, qui fait le bonheur de tout passionné de rugby, dessert l’arbitrage (et tant pis pour lui) qui y perd un peu de souveraineté, à lui de s’adapter. Une prestation d’un « local » pourra donc être décortiquée à loisir, et gageons que nombreux sont ceux qui s’y prêteront. Dans le cas d’un match moyen de ce « local », ce qui arrive bien évidemment à tous les arbitres, des doutes, pas nécessairement du meilleur goût, pourront vraisemblablement se voir émis.

Nous en arrivons donc au cas où finalement la désignation d’un arbitre local n’est pas forcément un gage de sérénité pour lui. Il se sait exposé, surveillé, et chacune de ses décisions sera vue comme prise par un oeil orienté, quel que soit son sens. Cette situation peut s’avérer difficile à gérer, même si aujourd’hui la préparation mentale correspond à un volume horaire important pour un arbitre de haut niveau.

Plusieurs styles de fonctionnement…

En Top 14, un arbitre ne peut être désigné sur un match impliquant une équipe de son comité, un principe de neutralité est donc appliqué. Or, les arbitres professionnels ne sont plus directement rattachés à un comité : ils deviennent ainsi éligibles à l’ensemble des rencontres disputées. C’est ainsi que Romain Poite (Midi-Pyrénéen avant de passer professionnel) a pu diriger une finale de Top 14 entre Toulouse et Toulon, ou encore Pascal Gaüzere diriger des matchs du Biarritz Olympique ou de l’Aviron Bayonnais alors qu’il est issu du comité Côte Basque / Landes. La plupart de ces désignations n’ont évidemment pas prêté à polémique, toutefois leur répétition (Romain Poite très fréquemment désigné sur les affrontements entre Toulon et Toulouse) est regrettée par une partie des spectateurs.

La Ligue Celtique (aujourd’hui RaboDirect Pro 12) fait fi du principe de neutralité et désigne régulièrement des arbitres non neutres sur les matchs importants. Il faut néanmoins souligner le fait que le panel d’arbitres reste réduit tant qualitativement que quantitativement, et l’on retrouve très régulièrement les trois mêmes arbitres sur les matchs de haut niveau (Owens, Lacey et Rolland). Toutefois, la particularité de cette compétition est — ces dernières années — d’avoir proposé des arbitres neutres pour les finales… Allant jusqu’à désigner des arbitres initialement non présents dans le panel (Romain Poite et Chris White ont ainsi dirigé des finales de Pro 12 ces dernières années) !

Le Super Rugby quant à lui ne se préoccupe pas non plus de neutralité, et il est fréquent que des arbitres locaux dirigent les rencontres : les trois dernières journées ont offert un grand nombre d’arbitres non-neutres sur les matchs proposés. Il faut en revanche garder à l’esprit que les déplacements sont longs et éprouvants pour les arbitres également, et cela permet de garder un panel relativement frais pour les rencontres à venir. Toutefois, depuis la mise en place de la non-neutralité, deux arbitres territorialement indépendants des deux équipes ont été désignés pour les finales (Craig Joubert pour Brumbies / Chiefs et Steve Walsh pour Chiefs / Sharks… même si la neutralité territoriale de Steve Walsh reste effectivement ici discutable).

Des dérives dangereuses

Il n’en reste pas moins que ces deux compétitions, au fil du temps, se sont mises à utiliser de plus en plus d’arbitres locaux pour diriger des rencontres à fort enjeu. Il s’agit là d’une forme de dérive que nous ne saurions qualifier de positive pour l’arbitrage : il reste bien ancré dans les esprits qu’un arbitre ne peut être neutre sur le terrain lorsqu’il ne l’est pas territorialement, en témoignent certaines déclarations et en particulier la demande faite par les Ospreys quant aux désignations sur leurs matchs (néanmoins ceux-ci ont vu une majorité de leurs matchs dirigés par des arbitres gallois)… Et aller à l’encontre de ces postulats ne peut qu’écorner l’image de l’arbitrage.

De plus, comme on a pu le voir, des arbitres neutres sont systématiquement privilégiés pour les finales, ce qui peut démontrer une forme de manque de confiance envers les arbitres non-neutres présents (particulièrement en RaboDirect Pro 12 avec des arbitres d’une fédération ne prenant pas part à la compétition !) pour diriger une finale, voire même un désaveu de ce système.

Enfin, le Super Rugby a définitivement montré que le corps arbitral se voit nettement plus exposé à la critique, et beaucoup plus vulnérable avec l’abandon du principe de neutralité, en témoignent les mouvements de panel extrêmement rapides suite à des critiques poussées de la part des provinces. La souveraineté des désignations s’est ainsi vue bousculée.

Dans quel sens aller ?

Il nous semble inconcevable d’aller vers moins de neutralité. Le quotidien de l’arbitre est aussi de se déplacer pour arbitrer des équipes qu’il ne connaît pas ou peu, dans une région ou un pays qui ne sont pas les siens. Alors certes, cela représente une difficulté qu’il faut savoir prendre en compte de temps en temps notamment pour des compétitions aussi exigeantes que le Super Rugby, ou encore lorsque les panels sont restreints tant en qualité qu’en quantité. En revanche, les dérives qui semblent s’installer notamment en Celtic League nous semblent de mauvais aloi. Le propre de l’arbitrage est d’assurer une neutralité : à notre avis elle devrait être présente à tous les niveaux, afin d’assurer une préparation dans la sérénité pour l’ensemble des acteurs.

Pour conclure, nous nous appuierons sur la phrase phare utilisée par les soutiens de la non-neutralité, à savoir la désignation du « best referee » pour les meilleurs matchs : pourquoi ne pas plutôt désigner le « best neutral referee » ?

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One comment

  1. Les Britanniques (ou Anglophones, c’est pareil) partent toujours du principe qu’ils sont, eux, des gentlemen et que les Français, Italiens, Argentins et autres sont d’infâmes rastaquouères. Depuis des années, Italiens et Français acceptent d’affronter des Britanniques en étant arbitrés par des Britanniques, et l’on a pu admirer la neutralité parfaite d’un M. Owens par exemple (qui se manifesta si brillamment au début de Saracens-Clermont), et l’on ne citera pas l’incroyable parti-pris de grandes figures commme M. Bevan, M. Clancy, M. Joubert ou, récemmment, M. Walsh, totalement suspect sur France-Irlande, et l’invraisemblable TMO d’Ecosse-France). Le problème de l’arbitrage en rugby, c’est son caractère fondamentalement incestueux.

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