Le ruck fantôme pour les nuls

Mise en pratique notamment lors de la demi-finale du Top 14 entre le Racing-Métro et Clermont la saison passée, et tout dernièrement lors du match entre l’Angleterre et l’Italie dans le Tournoi des Six Nations, une stratégie a pour mérite de déstabiliser les organisations offensives : il s’agit de refuser le ruck et donc les lignes de hors-jeu. Essayons de décrypter un peu.

Avant toute chose, il est primordial de relire les règles concernant le plaquage et le ruck : la connaissance de celles-ci constitue un véritable atout pour les joueurs, et permet une lecture pointue des situations de jeu au sol.
Par ailleurs, il convient de souligner que le plaquage, au sens arbitral du terme, ne désigne pas seulement l’acte de plaquer mais sous-tend une phase de jeu dans sa globalité.

15. DÉFINITION DU PLAQUAGE

Il y a plaquage lorsqu’un joueur porteur du ballon est simultanément tenu par un ou plusieurs adversaires et est mis au sol [dans le champ de jeu].

Notez qu’en vertu de la définition, un plaquage n’est accompli que si le plaqueur maîtrise le plaqué tout en l’amenant au sol. C’est seulement à partir de ce moment que les règles propres au plaquage peuvent s’appliquer. Attardons-nous sur le point suivant :

15.6. AUTRES JOUEURS

(d) Lors d’un plaquage ou près d’un plaquage, tout autre joueur [c’est-à-dire autre que le plaqueur ou le plaqué] qui joue le ballon doit le faire en arrivant en arrière du ballon et directement en arrière du joueur plaqué ou du plaqueur le plus près de la ligne de but de ce ou ces joueurs.

Une fois que le porteur du ballon est mis au sol, une « zone de plaquage » se forme (environ un mètre autour du plaqueur et du plaqué au sol). Tant que le ballon est dans cette zone, tous les autres joueurs qui veulent lutter pour le gain de celui-ci doivent passer par la porte, autrement dit par l’axe du plaquage et depuis leur camp.
En revanche, si le joueur plaqué décide de lancer le ballon en direction de son camp une fois au sol, il l’éjecte de la zone de plaquage et n’importe quel joueur se repliant peut donc en prendre possession.

Vous l’aurez bien compris : à ce stade, aucun ruck n’est mentionné. Qu’est-ce qu’un ruck exactement ?

16. DÉFINITION DE LA MÊLÉE SPONTANÉE

Une mêlée spontanée (ou ruck) est une phase de jeu dans laquelle un ou plusieurs joueurs de chaque équipe sur leurs pieds, physiquement au contact, entourent le ballon au sol [dans le champ de jeu].

Précisons en premier lieu que la création d’un ruck n’implique pas un minimum de trois ou de quatre joueurs comme on peut parfois l’entendre, mais seulement deux. Précisions également qu’un ruck ne fait pas nécessairement suite à un plaquage, et ne requiert donc pas la présence d’un joueur plaqueur ou plaqué. Bref, la définition se suffit à elle-même.
À la différence de la zone de plaquage, le ruck entraîne la création de deux lignes de hors-jeu, qui passent par le dernier pied du dernier joueur de chaque équipe participant à celui-ci (ou par la ligne de but si le dernier pied se situe en arrière de celle-ci).

Reprenons : à la suite d’un plaquage, si aucun défenseur ne vient se lier à un adversaire en soutien qui couvre le ballon, il n’y a pas de ruck, et il n’y a donc pas de lignes de hors-jeu. Par conséquent, les défenseurs ont le droit de s’avancer dans le camp adverse pour couper les lignes de passes.
En revanche, répétons que tant que le ballon reste dans la zone de plaquage, les joueurs ne peuvent pas faire le tour pour le jouer, ni intervenir sur le relayeur avant que celui-ci n’ait soulevé le ballon.

Maintenant que les fondamentaux sont intégrés, il convient d’illustrer cette stratégie dite du « ruck fantôme » ainsi que les problématiques qui en découlent, à l’aide de quelques cas de jeu.

  • Situation n°1.

ruck-fantome

☞ Le ballon est au chaud dans la zone de plaquage, et quatre joueurs Blancs se mettent en protection au-dessus de celui-ci. Si les Bleus veulent obtenir le gain du ballon, ils doivent passer par la porte et pousser — ce qui créerait un ruck et donc des lignes de hors-jeu. En l’occurrence, l’équipe Bleue ne positionne aucun joueur en face des Blancs. Par conséquent, les défenseurs peuvent perturber le lancement de jeu en se positionnant autour du relayeur Blanc — en l’occurrence seul le 9 Bleu monte. L’arbitre indique que c’est « seulement un plaquage » : le jeu peut donc se poursuivre.

  • Situation n°2.

zonedeplaquage

☞ Même configuration qu’au-dessus, sauf que le 3 Blanc arrive sur le côté de la zone de plaquage et plonge sur le ballon : il doit être sanctionné.

  • Situation n°3.

pullingaplayer

☞ Le 6 Blanc porteur du ballon est mis au sol, puis deux soutiens offensifs viennent en protection. Le 4 Blanc saisit alors le 12 Bleu par le maillot afin de le forcer à se lier à l’amas de joueurs. Faut-il considérer que le ruck est formé ? La règle évoque un « contact physique » (16.1.b), mais également une « liaison » impliquant « la totalité du bras » (16.2.b) : difficile d’y voir clair… Vraisemblablement, la création du ruck implique une intention de la part du défenseur de participer à cette phase ; c’est en tout cas ce qu’a expliqué l’arbitre lors du temps mort suivant.

  • Situation n°4.

ruckfurtif

☞ Le 7 Vert porteur du ballon est amené au sol. Dans la foulée, le 8 Bleu tente de venir au grattage, mais ce dernier se fait rapidement déblayer par le 12 Vert — un ruck se forme (puisque deux joueurs sont en contact au-dessus du ballon), ainsi que les lignes de hors-jeu qui vont avec. Devant l’efficacité des soutiens offensifs, le 8 Bleu décide de ne pas se consommer dans le ruck et rejoint la ligne défensive. Étant donné qu’il n’y a plus de joueurs Bleus dans le ruck, faut-il considérer que celui-ci existe toujours, comme ce serait le cas pour un maul ? Encore une fois, la règle ne le précise pas ; cependant, dans la pratique (et heureusement pour la clarté de la phase), les arbitres continuent de faire respecter les lignes de hors-jeu.

Du fait de la recrudescence de cette stratégie, certains bruits de couloir font état d’une possible évolution de la règle dans les prochaines saisons (ou du moins d’une clarification à propos de la formation du ruck) — on sait que World Rugby a pour objectif d’accompagner les équipes qui veulent produire du jeu, et de favoriser le spectacle. Une option (testée en tant que règle expérimentale la saison dernière) serait de statuer que la seule présence d’un soutien offensif suffirait à la création du ruck (comme au rugby à XIII, en somme), mais cette idée ne serait plus d’actualité.

Il y a clairement matière à discussion sur le respect de l’esprit du jeu, tout comme sur le bien-fondé d’une modification de la règle. En attendant, les attaques feraient bien de se préparer à ce genre de situation (par exemple en insistant dans l’axe, comme ont dû s’y résoudre les Anglais face aux Italiens) ; certaines équipes n’hésitent plus à profiter de cette « faille » du règlement pour tenter de faire basculer le cours des matchs en leur faveur…

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15 Commentaires

  1. Pourquoi ne pas faire simple en revenant à la base de ce jeu et en l’écrivant noir sur blanc: le ballon détermine les deux camps, pour toute situation de jeu, point. Dans ce cas dans votre première vidéo le 9 italien est hors-jeu. C’est trop simple?

    1. Excuse-moi mais je doute fort que ce soit dans l’essence du jeu.
      Cela voudrait dire, par exemple, qu’on ne pourra plus plaquer un adversaire en poursuite ? Et dans le cas d’un jeu au pied court derrière la défense, on ne pourra plus compter que sur le second rideau ? Ça ne tiendrait pas la route à mon avis. Dans le jeu courant, les défenseurs ne sont pas censés être soumis à une ligne de hors-jeu.

      1. Alors ne peut-on pas l’appliquer aux phases « statiques » comme celle-ci ?

        1. Perso ça me gênerait que des lignes de hors-jeu se créent sur chaque plaquage ; pour te donner encore un exemple, cela signifierait qu’après un franchissement, un joueur plaqué pourrait balancer le ballon loin derrière lui sans que les défenseurs en repli ne puissent le jouer. À la limite, la proposition avancée par World Rugby de considérer le ruck formé dès l’arrivée d’un soutien offensif pourrait convenir, mais il s’agirait déjà d’une petite révolution.

  2. Que pensez-vous de la réaction de Bill Beaumont qui veut déjà réfléchir à légiférer par rapport à cette tactique ?
    Il est (à mon avis) regrettable qu’on ne laisse pas les équipes et les staffs se pencher sur la question pour trouver une réponse adaptée, car comme vous le soulignez les Italiens n’ont pas enfreint la règle.

    1. Comme je l’ai écrit en fin d’article, tout cela soulève effectivement un débat sur le sujet ! Soit l’on considère que cette stratégie est tout à fait convenable puisque conforme à la règle, soit l’on considère qu’il s’agit plutôt d’une faille du règlement, et que le ruck fantôme va à l’encontre de l’esprit du jeu (comme l’a dit Romain Poite, il s’agit quand même d’un « sport où l’on doit combattre et lutter pour le ballon »).
      Au-delà du fait que ce fut très amusant de voir les Anglais galérer à ce point, on a pu constater que la stratégie a énormément perturbé l’attaque, et l’a empêché de déployer son jeu. Alors certes, les Anglais n’ont dans un premier temps pas été très malins, et ils sont parvenus à corriger le tir en seconde période, mais on peut se demander si face à une défense plus robuste dans l’axe, ils n’auraient pas totalement déjoué. Est-ce que le ruck fantôme ne facilite pas trop la tâche de la défense ? Je ne suis pas certain que l’équipe utilisatrice puisse si facilement se défaire d’un tel bourbier. Et on sait que World Rugby veut toujours plus de spectacle, toujours plus de jeu… : pour ce faire, il faut accompagner l’équipe qui attaque (on peut très bien s’opposer à cette vision du rugby, en attendant WR reste cohérent).
      À titre personnel, j’aime bien l’idée de jouer avec la règle et je trouve ça logique que des équipes qui maîtrisent le règlement puissent en profiter — c’est pour cette raison que je n’ai rien contre le ruck fantôme en tant que choix tactique, épisodiquement dans le match. En revanche, j’ai un problème avec les équipes qui en feraient leur stratégie et en profiteraient de la 1ère à la 80e minute — c’est ce qu’ont tenté de faire les Italiens, bien qu’ils aient difficilement pu rivaliser avec les Anglais.
      Quant à une éventuelle évolution de la règle… Le fait de réécrire la définition du ruck (en se contentant d’un soutien offensif pour le former) me gêne assez, mais bien que la question soit épineuse, elle est à mon sens légitime.

  3. Il a eu du boulot Poite ! Mais une question toutefois : s’il n’y a pas de ruck, le plaqueur italien doit-il sortir de la zone de ruck (oui, c’est paradoxal) ? Parce que parfois, j’ai l’impression que certains plaqueurs italiens « traînaient » à en sortir. Pénalité ou pas dans ce cas ?

    1. S’il n’y a pas de ruck, il n’y a pas de zone de ruck, mais seulement une zone de plaquage. Et les obligations du plaqueur (à savoir lâcher le plaqué, puis se relever ou s’écarter) relèvent de la règle du plaquage (15.4 précisément), c’est-à-dire qu’elles ne sont aucunement conditionnées à la création d’un ruck.
      En somme, ruck fantôme ou pas, le plaqueur ne doit pas gêner la libération du ballon, sinon il est sanctionnable ! En revanche, si personne ne vient se lier aux soutiens offensifs, il a parfaitement le droit de se relever du côté adverse et de ramasser le ballon.

  4. Homonien Sagace · · Réponse

    Encore un excellent article sur ce très bon site, travail impeccable !

  5. moi ce qui me fait peur c’est que ce dimanche,dans tous les championnats locaux, plein  »d’équipes d’un niveau certes légèrement inférieur » vont maintenant essayer de faire pareil…. sans meme différencier un plaquage d’un ruck…..comme pour la touche…. 😦

  6. Les Italiens compensent une faiblesse de jeu par une bonne connaissance de la règle. Ils étaient déjà les auteurs du refus de maul qui permettait d’aller tranquillement écrouler les tentatives adverses.
    Je ne vois pas la nécessité d’une évolution de la règle. Ce qu’on a vu fonctionner pendant une mi-temps est extrêmement vulnérable à un passage dans l’axe puisque personne ne défend la zone. Ça va se tasser tout seul, de la même façon que l’écroulement des mauls est sporadique désormais.

    1. pas très « déplumée » la zone homme de base-leader sur ces vidéos,donc pas si vulnérable qu’on pourrait le penser;le ou les perturbateurs sont immédiatement remplacés dans le rideau défensif(proche)

      1. attaque-axe(Cliquez sur l’image pour l’agrandir.)

        Je ne suis pas un grand stratège en matière de jeu mais les Anglais ont su mettre à mal les Italiens durant la seconde période en insistant dans l’axe, en passant les bras et en neutralisant les défenseurs qui s’approchaient trop près de la zone de plaquage. Après, il est vrai que si les défenseurs prennent haut et s’écartent suffisamment des soutiens offensifs, la stratégie reste très déstabilisante pour l’attaque et annihile toute possibilité de jeu au large.

  7. JeanMichelCommentaire · · Réponse

    Lors de la situation n°2, l’Italie aurait du avoir avantage et / ou pénalité alors que dans le match l’arbitre ne siffle rien : Dan Cole n’a pas été sanctionné et l’Italie perd le ballon qq secondes plus tard. R. Poite -excellent par ailleurs- s’est il donc trompé dans l’application de la règle? (bien que l’arbitre ait toujours raison)

    1. Pour moi c’est une erreur de sa part oui ! Mais tu fais bien de souligner la qualité de sa prestation malgré cela. 🙂

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