Laurent Cardona : « Bien connaître la règle pour mieux savoir l’oublier »

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Laurent Cardona, sept matchs cette saison. Mais pas seulement. L’arbitre provençal connaît le Top 14 depuis plusieurs années déjà, et a même eu l’honneur d’arbitrer la finale d’accession la saison dernière en Pro D2. C’est avec une grande gentillesse et une loquacité fort appréciable qu’il a répondu à nos questions. — Photo ASM Rugby

« Bonjour et merci de nous accorder cette interview ! Pour commencer, comment êtes-vous devenu arbitre ?

J’avais 19 ans, dans le comité du Lyonnais. À cet âge-là, comme souvent, je contestais les décisions arbitrales et je ne comprenais pas les choix faits sur le terrain par cet homme seul. Alors, curieux, j’avais besoin de voir ce qui se passait et j’étais persuadé de pouvoir aider le jeu et de faire en sorte que tout le monde soit satisfait sans que personne ne se sente lésé à la fin du match. Quand j’ai commencé, j’ai vite compris que sans la maîtrise de la règle, il était impossible de maîtriser la rencontre : bien connaître la règle pour mieux savoir l’oublier. Je me sentais bien dans ce rôle et j’avais l’impression de favoriser le jeu, de permettre aux forces de chaque équipe de pouvoir s’exprimer. De 19 à 24 ans, j’ai été joueur et arbitre en même temps. Je cumulais les deux rôles, ça m’a permis d’ouvrir ma vision des choses sur le jeu, de mieux le comprendre et jouer avec la règle. Puis à 24 ans, j’ai vraiment démarré ma carrière d’arbitre pour arriver où j’en suis aujourd’hui.

 – Le match le plus marquant de votre carrière ?

– Ma finale d’accession en Top 14 de l’année dernière, entre Brive et Pau. Une atmosphère particulièrement excitante, un stade de Chaban-Delmas plein, des supporters de chaque club heureux de participer à cette fête. Aucune nation de rugby à travers le monde ne peut prétendre remplir un stade de 35 000 personnes pour une deuxième division. La plupart n’y arrivent pas pour leur première ! L’événement pousse à lui tout seul, une concentration et une application extrême. Une saison est souvent longue avec les hauts et les bas que chaque arbitre, joueurs et entraîneurs connaissent, mais ce genre de rencontre, chaque acteur en savoure tous les instants.

Pour vous, qu’est-ce qui est le plus dur dans l’arbitrage ?

C’est de garder une certaine cohérence tout le long du match et surtout tout au long des matchs. C’est la principale demande de tous les clubs, peu importe leur niveau. Chaque match est différent : enjeu, envie, détermination, météo, heure de la rencontre sont des facteurs qui influent sur la rencontre. Et dans toutes ces variables, il faut trouver une constante. C’est bien, pour moi, le plus dur dans l’arbitrage.

Comment définiriez-vous votre rôle sur le terrain ?

– L’arbitre est un animateur de jeu. Il contribue à la conduite de la rencontre.

Quel est le meilleur conseil que l’on vous ait donné ?

Il y en a deux à vrai dire… Arriver en haut de la pyramide ! C’est dur, mais y rester c’est encore plus dur ! Puis la préparation physique ne sert pas uniquement à être présent sur les actions. Elle doit surtout permettre au cerveau à rester oxygéné pendant toute la rencontre.

– Le panel du championnat a été réduit à treize arbitres cette année… Comment l’expliquez-vous ?

– Par plusieurs événements cumulés. Tout d’abord, lorsque Didier Méné a pris la présidence de la Commission Centrale de l’Arbitrage, il a abaissé la limite d’âge à 45 ans pour le secteur professionnel, chose unique dans le monde, afin de favoriser l’émulation et le renouvellement naturel du panel des arbitres. Puis, dû à cette baisse de limite d’âge, de nombreux arbitres se sont retrouvés proches ou au-delà des 45 ans. Ensuite, il existe une jeune génération d’arbitres talentueux qui n’est pas encore forcément prête pour diriger nos rencontres de Top 14. Cette jeune génération est en « couveuse » dans les catégories inférieures. Enfin, la multiplication des rencontres à diriger pour les arbitres présents dans le panel voulu par la CCA, permet d’acquérir une expérience non négligeable pour pouvoir durer. Mais je suis persuadé que ce panel va rapidement évoluer à la hausse. Entre les blessures, les indisponibilités des arbitres internationaux, la CCA doit se faire des cheveux blancs au moment des désignations. Mais cette formule a un avantage certain : elle permet une homogénéité entre les treize arbitres, la différence de niveau entre chacun n’a jamais été aussi réduite. N’importe lequel d’entre nous peut diriger les meilleures rencontres de notre championnat contrairement aux autres championnats où quelques « cadors » se partagent les affiches pendant que les autres dirigent les matchs de seconde zone.

– Les entraîneurs ou dirigeants des clubs du Top 14 semblent râler de plus en plus contre l’arbitrage… Comment le vivez-vous ?

– Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’y a pas plus de contestations que les années précédentes. Malgré tout, l’arbitre est souvent une excellente excuse. Excuse que sert un entraineur à son président pour justifier la défaite de son équipe plutôt que de pointer du doigt ses propres erreurs de coaching, la mauvaise tactique mise en place suivant l’adversaire du jour. Excuse que sert un président de club à ses actionnaires, sponsors, supporters pour justifier des défaites au lieu de dévoiler les secrets d’un recrutement raté ou des ambitions bien trop élevées. Et chacun intervient à tour de rôle, on croirait, à certains moments, à une pièce de théâtre parfaitement huilée mais personne n’est dupe… Donc, tant que je pense faire mon travail correctement, les critiques ouvertes ou cachées dans les lignes ne me perturbent pas. Seules les critiques de ma hiérarchie, de mon coach et des superviseurs  comptent.

– À propos de cette désacralisation de l’arbitrage, de plus en plus décrié également par le grand public : pensez-vous qu’une extension de la communication serait bénéfique pour l’image faussée de l’arbitrage ?

– De plus en plus décrié ? Vraiment ? Certains aiment à le croire et font tout ce qu’ils peuvent pour alimenter ce point de vue. Il y a eu un gros désamour du public sur la non prise de décision de la part des arbitres et une utilisation excessive de l’arbitrage vidéo sur les premières journées. Désamour logique, de longues minutes perdues, des spectateurs dans l’impossibilité de comprendre ou de voir ce qui se passe. Pour moi, tout ceci est rentré dans l’ordre lorsque les arbitres ont mis du bon sens sur les appels à la vidéo ainsi que l’ouverture des écrans dans les stades pour le public. Concernant la communication, nous sommes déjà avant-gardistes si on se compare à d’autres sports. Nous communiquons avec la presse après la rencontre lorsqu’elle nous le demande, le grand public peut nous entendre parler et diriger la rencontre même si notre discours s’est aseptisé au fur et à mesure des années. La presse est régulièrement informée sur les différentes actions menées par la CCA, dont le « Tour de France des clubs » qui vient de débuter. Nous ne souhaitons pas non plus occuper une place qui n’est pas la nôtre. Nous n’oublions jamais que les « héros » du sport restent les joueurs.

– Vous arbitrez également en Challenge Européen, abordez-vous ces matchs différemment ?

– Non, un match de Challenge européen arrive rarement à reproduire l’intensité d’une rencontre de Top 14. Beaucoup de cœur dans le combat est mis par les nations dites plus faibles contre des nations dites plus fortes, c’est ce qui rend quand même cette compétition intéressante. 

– Quelles sont vos ambitions en tant qu’arbitre ? Voudriez-vous par exemple renouveler votre expérience à VII sur les tournois internationaux ?

– J’ai 36 ans, nous avons actuellement quatre excellents arbitres inscrit au panel IRB, ce qui est un fait unique pour une nation. Pour mémoire, seuls vingt arbitres sont présents dans ce panel, nous en avons donc quasiment un quart que pour la France. Même si j’avais la possibilité d’y postuler, quand viendrait mon tour j’aurai 40 ans ou plus. Il faut être lucide et se fixer des objectifs atteignables. Aujourd’hui, j’ai décidé de me consacrer essentiellement au championnat français. Le Saint Graal est évidemment une finale de championnat de France de Top 14. Mes deux années de VII ont été vraiment exceptionnelles. J’ai pu découvrir des continents qui m’étaient alors inconnus. Arbitrer un rugby totalement spectaculaire. Maintenant place aux autres, et surtout à Alexandre Ruiz qui, je l’espère, est en route pour les JO de Rio !

– Comment vous préparez-vous physiquement ?

Deux fois par semaine  avec un préparateur physique, plus des séances de renforcement musculaire.

– Question rituelle d’Esprit de la Règle… Quel sifflet utilisez-vous ?

Un sifflet Acme Thunderer 559 (en plastique).

– Le plus beau stade dans lequel vous ayez arbitré ?

Twickenham !

– Avez-vous une anecdote amusante à nous raconter ?

– Lors de la première journée de ma première saison de Top 14. C’était Toulouse – Agen. J’étais prêt, j’attendais cet évènement depuis longtemps. À 15 minutes du coup d’envoi, un de mes juges de touche me dit : « Tu as les drapeaux pour que je t’installe le boîtier récepteur sur le bras ? » Et là, un blanc total… J’avais oublié de prendre mon jeu de drapeaux. Nous alertons le gardien du stade pour qu’il nous en procure mais le temps de chercher, l’heure du coup d’envoi était là et nous n’avions toujours pas de drapeaux. Mes deux juges de touche ont commencé la rencontre avec un tee-shirt jaune en guise de drapeau pendant les cinq premières minutes, puis le gardien du stade ne trouvant rien, a pris deux poteaux de coin dans la réserve, les a coupés pour pouvoir nous les remettre discrètement pendant la rencontre. Sur le coup, j’avoue ne pas avoir trop ri mais aujourd’hui cette anecdote restera dans ma mémoire.

Dernière question… Avec quel maillot préférez-vous arbitrer ?

Le fuschia ! »

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4 commentaires

  1. Un immense merci pour cette interview elle est géniale !
    Il a pris le temps d’écrire un roman c’est super on en apprend beaucoup 🙂

  2. J’adore l’anecdote et la question sur sa couleur préféré pour arbitrer ma bien fait rire

  3. Interview très intéressante, et j’ai bien aimé l’anecdote, ça dut être un long moment de solitude^^. Qui sera le prochain ?

    1. On verra bien ! 🙂 Mais oui, on a été surpris par ses réponses détaillées et vraiment intéressantes !

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