Joubert arrête

Il y a des jours comme ça. Ces jours où rien ne marche, où rien ne va. Joubert arrête. Il y a les jours où tout le monde jubile et où vous êtes en marge. Joubert arrête. Et croyez-nous, ça fait tout drôle.

Pourquoi ? Il est aujourd’hui admis, écrit, tatoué dans l’opinion commune, que Craig Joubert demeure, pour tout suiveur de rugby qui se respecte, l’ennemi public numéro 1. L’homme à qui on ne pourra jamais pardonner, l’homme qui brise des rêves, l’homme qui brise des carrières. L’arbitre, en somme, si prompt à encaisser les jugements de valeur. Permettez-nous aujourd’hui d’exprimer notre ressenti d’une manière un peu différente.

Craig Joubert a été un des plus grands arbitres de tous les temps, et s’il n’avait pas arrêté aujourd’hui il serait très probablement devenu le plus grand, fort de sa double immense expérience à XV et à VII. Ce boulimique de la désignation forte, ce surdoué de l’arbitrage a en effet atteint très vite les sommets de ces disciplines, arbitrant une finale de Coupe du Monde dans chacune d’entre elles, ainsi que nombre de matchs-clé et honorifiques. On retiendra sa présence dans 25 occurrences de 25 tournois internationaux Sevens (pour 11 finales, du jamais vu à l’époque), 69 test matchs à XV, deux Coupes du Monde à XV avec dans chacune une participation aux phases finales, une participation à la Tournée des Lions en Australie, plus de 100 matchs de Super Rugby et 80 matchs de Currie Cup. En somme, autant de preuves d’un talent et d’une longévité (treize ans à l’international) tous deux exceptionnels pour un homme qui vient tout juste de siffler sa trente-neuvième bougie.

Seulement, sa carrière n’a pas été de tout repos ; et, si, bien sûr, seuls ceux qui sont au sommet demeurent autant la cible des critiques, il faudra reconnaître que quelques heurts incontestables — et incontestés jusqu’en haut lieu — ont émaillé quelques matchs parmi les plus importants.

On pourra parler de cette finale 2011 évidemment présente dans tous les esprits, de sa jeunesse de l’époque, de son inexpérience de l’époque à cet ultime niveau, de ce pari tenté par Paddy O’Brien sur ce match capital, du carton rouge donné par Alain Rolland à Sam Warburton en demi-finale qui prive possiblement l’arbitre irlandais de la désignation en finale, de la prestation française face au favori pourtant dans son antre, autant de circonstances qui ont mené à cette contre-performance. Jamais dans l’histoire du rugby un arbitre n’aura autant été mis au ban, jamais une prestation — défaillante — autant montée en épingle. Il est fort à parier que personne n’en est sorti grandi, et surtout pas le rugby.

On pourra aussi parler de cette décision en quart de finale 2015, cruelle, difficilement pardonnable par tout écossais et terriblement compréhensible pour toute personne montrant un tantinet d’empathie envers un arbitre seul face à un cas de jeu complexe — tellement complexe que World Rugby a apporté une clarification dans la foulée — et surtout une impossibilité totale de recours à une quelconque assistance, à un moment crucial dans le match, à un endroit du terrain qui s’avèrera stratégique. On ne pourra que partager la solitude de Craig Joubert au moment de lever le bras face à cette décision presque imprenable au terme d’un match et d’une compétition jusqu’alors empreints de son habituelle maîtrise.

Des matchs moins réussis, il y en a eu d’autres, moins importants, des matchs brillants il y en a eu beaucoup, moins importants aussi. Ces deux écueils contribueront à l’histoire de Craig Joubert, grand arbitre, presque très grand, le presque-héros habituellement si attachant.

La question de sa retraite internationale se pose : au-delà d’une formidable opportunité dans la formation et la détection des talents internationaux, ne faut-il pas y voir l’empreinte d’une lassitude ? Craig Joubert est en effet, avec Wayne Barnes, précurseur du « jeunisme » voulu par les instances internationales (et nationales par ricochet), prônant une accession très rapide des arbitres talentueux au très haut niveau. Cette accession aura mené, pour le plus exposé de ces jeunes arbitres, à une retraite qu’on pourrait voir comme prématurée – mais pas forcément anormale. Les voyages, la pression, les exigences incessantes et croissantes du très haut niveau s’avèrent souvent usantes. Joubert sera le premier contre-exemple à la carrière internationale de vingt ans annoncée par World Rugby pour ses très jeunes pousses ; pousser les arbitres talentueux très jeunes au plus haut niveau n’en fera pas des arbitres éternels, ni meilleurs diront les plus sarcastiques.

Dans cette optique, la filière du jeunisme est-elle la bonne ? On pourra arguer que Joubert et Barnes ont marqué l’histoire du rugby, par leur immense talent, leur incroyable maîtrise mais aussi par des erreurs dont toute la planète rugby se souvient. Il faudra néanmoins se souvenir que chaque arbitre issu de chaque filière est tout autant sujet à erreur, parfois cruciale, et par exemple la filière « anciens joueurs » qui a amené Alain Rolland, John Lacey et Glen Jackson dans les panels internationaux n’a pas fait que des émules.

Joubert arrête, et qu’on le veuille ou non, le trou dans le panel est béant, son talent, son expérience, ses grandes qualités de communicant nous manqueront. On n’efface pas 69 matchs internationaux d’un revers de la main, surtout pour un arbitre pas encore quadragénaire. Cependant, le mouvement perpétuel des panels fait son œuvre, et si l’on se souviendra d’un homme qui, dans ses bons jours, faisait preuve d’une remarquable empathie et sensibilité envers le jeu, il ne fait aucun doute que ses qualités seront mises à grand profit toujours pour le jeu, dans ce nouveau poste de dénichage et suivi de talents internationaux qu’il occupera. Qui mieux qu’un surdoué pour s’occuper des surdoués ?

Allez, bon vent, Craig. Tu nous manqueras.

 

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un commentaire

  1. Philippe Beaupere · · Réponse

    Bonjour, permettez-moi de ne pas être d’accord. Effectivement il est le symbole d’un système trop fermé et plus en phase avec le 21eme siècle. Je m’explique. Le jeu va de plus en plus vite et tous les arbitres font des fautes? ok pas de problème. Mais ne pas les accepter et les reconnaître est destructeur, vous n’avez pas idée à quel point… Pourquoi n’entend t-on jamais un entraîneur dire après un match ou même quelques jours plus tard « l’arbitre est venu nous voir et s’est excusé ou nous a expliqué sa décision etc… » Quoi c’est trop compliqué de venir discuter et expliquer quand on est pro? ou alors ils le font et on ne le sait jamais? Est-ce que Joubert est venu parler à Dusautoir quelques heures / jours / mois après la finale 2011, apaisé, loin des regards pour expliquer ses choix? Histoire que Dusautoir puisse ensuite expliquer à ses partenaires les erreurs à ne pas commettre la prochaine fois par exemple et faire avancer le débat.
    Il y a quelques temps quand Laporte traitait un arbitre de … on s’emportait contre lui sans se dire que peut-être il y avait un fond de vérité, pourquoi? Je ne suis pas un fan de Laporte ni de son langage mais vous êtes plus intelligents que ça non? Vous voyez bien le pb de fond qu’il soulève je suppose ? Puis ensuite son président au RCT, puis Echetto, puis Landreau, puis Novès, puis Jackman, de Crommières, etc… Eh, on se réveille quand? Vous croyez que Novès transpire moins le rugby ou s’y connait moins que Mr Méné ou l’IRB? C’est fou, on continue à faire l’autruche. Vous voyez bien: les entraîneurs se prennent 2, 4, 6 semaines de suspension et puis? Ça sert à quoi puisque ça ne les empêche pas de recommencer. On est en 2016, puis viendra 2017, 2020, 2030… vous croyez que le rugby va revenir en arrière? Qu’il y aura moins de caméra, de ralentis dans les décennies à venir? La réponse est bien entendu non puisque c’est l’évolution de la société. Alors on ferait mieux de l’accompagner en l’influençant du mieux que l’on peut au lieu de freiner des 4 fers. Dire à chaque fois « taisez-vous et l’arbitre a toujours raison » ne peut plus suffire sur le long terme. C’est juste une réponse parmi d’autres mais elle ne peut plus suffire.
    Pourtant j’ai l’impression que des solutions existent mais qu’on ne change rien. Pourquoi ne pas simplifier les règles pour justement que cela soit plus facile pour l’arbitre et qu’il soit moins une cible? Même arbitrage dans les deux hémisphères, et qu’on arrête de nous berner avec la « culture individuelle » des arbitres: ils sont pro? Franchement ils sont une vingtaine dans le monde pas plus, alors nés à Bayonne ou à Sydney, après 5 ou 10 ans au top ils doivent appliquer les mêmes règles de la même façon, point. Ah mais c’est sur ça demande un peu d’effort… Coup d’envoi du match: une fois sur deux désormais les ailiers partent avant le coup de pied, pourquoi? tolérance? Mais alors supprimons cette règle! Introduction en mélée une fois sur deux pas droite, mais c’est fou!! C’est droit ou pas, point, et tolérance zéro. Sinon on supprime et on autorise à introduire en biais puis qu’après tout ce que l’on veut c’est simplement un lancement de jeu? Pourquoi pas mais décidez-vous (à l’IRB) bon sang! Jeu dangereux: tous les ans on nous bassine sur la sévérité « attention vous allez voir » et quand Lawes découpe Plisson sans ballon il n’y a rien de Mr Owens. Comment voulez-vous que l’on accepte? Je ne comprends pas, pas de logique d’un match à l’autre, rien. Juste le « taisez-vous c’est comme ça » (pas de votre part, j’ai bien compris, juste de la part des instances). Il y a du boulot mais pourquoi ne pas commencer par les choses simples?
    Désolé j’ai fait très long (pourtant j’ai encore un million de choses à dire!) et je m’emporte un peu (gentiment) mais à part votre blog je ne vois pas ailleurs où l’on peut échanger et débattre à ce sujet…

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