Traditionnelles évolutions

L’expérimentation relative à la hauteur du plaquage, en vigueur en France depuis un an, nous avait déjà donné du fil à retordre. L’on aurait pu penser que l’interruption des compétitions due à l’épidémie de Covid-19 aurait calmé les ardeurs révolutionnaires de World Rugby, mais il n’en est rien. De nouvelles consignes viennent d’être présentées. C’est la phase de ruck qui va connaître un grand chamboulement.

Heureusement, diront certains. Il est vrai que ce secteur du jeu — sans doute l’un des plus complexes à appréhender pour les profanes — déchaîne les passions des supporters. Et pour cause : le tri des fautes qu’opère l’arbitre saute aux yeux de tous, et donne l’impression d’un terrible capharnaüm. Mais il ne faut pas se méprendre : la mêlée spontanée est avant tout une phase au cours de laquelle se joue (ou se jouait) un véritable rapport de force physique et numérique.

Soulignons d’abord qu’aucun alinéa du règlement ne semble avoir été modifié. C’est une chose suffisamment exceptionnelle pour être remarquée. Ceci étant dit, les consignes diffusées par World Rugby ont, pour certaines d’entre elles, la force d’un changement de règle, tant elles induisent un changement majeur dans l’arbitrage. D’ailleurs, la simplification du règlement voulue par l’organisme de référence a conduit à une telle réduction du traditionnel livret qu’aujourd’hui toute la subtilité de la prise de décision repose sur les directives données en amont ou en aval.

Avant de les analyser plus en détail, un mot sur ces évolutions perpétuelles. Elles sont pénibles. Pour les joueurs, pour les entraîneurs, et bien évidemment pour les arbitres. Elles sont d’autant plus pénibles qu’elles ne sont pas anecdotiques, qu’elles nécessitent à chaque fois une longue période d’adaptation, et qu’elles bouleversent sans discontinuer l’esprit du jeu — même si, avouons-le, la période demeure propice à l’inspiration et la mise en place de méthodes de rupture.

Nous ne nous épancherons pas sur les consignes qui n’ont qu’une simple fonction de rappel de la règle et d’appel à la sévérité (« le plaqueur doit s’écarter immédiatement en direction d’une ligne de touche », « les entrées latérales doivent être arbitrées », « le jeu déloyal continuera d’être arbitré »). Rien de tout cela n’est nouveau, et de toute évidence celles-ci sont bienvenues, notamment pour mettre le haro sur les charges dangereuses. Le chantier entrepris il y a plusieurs années pour un traitement efficace du jeu déloyal ne peut qu’être salué, et malgré un nombre important d’étapes intermédiaires, les avancées restent très perceptibles et saluées par une multitude d’acteurs.

Concentrons-nous dès lors sur celles qui révolutionnent insidieusement la philosophie du jeu :

Le porteur du ballon aura le droit d’effectuer un mouvement dynamique après avoir été plaqué mais aura l’obligation de présenter le ballon ou de le relâcher immédiatement.

Le premier joueur qui arrive devra entrer de manière légale, rester sur ses pieds et attaquer le ballon, en essayant de le récupérer. Il devra être récompensé plus rapidement.

Si la règle n’a pas été modifiée, c’est pourtant tout comme. Interrogé par RMC Sport, Mathieu Raynal l’explique mieux que nous : « Jusqu’à présent, le gratteur devait survivre au déblayage pour gagner la pénalité. C’est-à-dire […] qu’on laissait quand même le temps au déblayeur de travailler sur le gratteur. Si le déblayeur gagnait le combat et sortait le gratteur, le jeu se poursuivait. Désormais, à partir du moment où le gratteur debout sur ses pieds attaque le ballon avec les deux mains puis tire une fois sur le ballon et que ce dernier ne lui revient pas, le gratteur gagne la pénalité. Qu’un éventuel déblayage soit gagnant ou pas n’entre plus en ligne de compte. Et il y aura beaucoup moins de tolérance pour un porteur de ballon le gardant un peu de temps en étant au sol. »

La reprise du Super Rugby nous a offert un aperçu de cette nouvelle façon d’arbitrer les rucks, notamment lors du match entre les Highlanders et les Chiefs :

Cette évolution est plus importante qu’elle n’en a l’air. Elle évoque l’arbitrage du rugby à VII, qui colle au règlement afin de ne pas s’embarrasser des phases de combat. Sans nul doute, cela réjouira les bons gratteurs : ils offriront régulièrement à leur équipe des ballons de turn-over (ou plutôt des pénalités, dans un premier temps), et surtout, leurs cervicales se retrouveront moins exposées aux déblayages adverses. Par ailleurs, on ne peut que se féliciter de voir une réforme qui, pour une fois, ne va pas dans le sens de l’équipe qui tient le ballon.

Il reste néanmoins que cette évolution, comme toutes celles qui l’ont précédée ces dernières saisons, aseptise la dimension combative. Les mêlées spontanées, dans le rugby à XV, sont historiquement des zones de lutte et d’investissement physique. Cela risque d’être moins vrai si le sort du ballon se décide dès le passage au sol.

On notera également — et brièvement — une réduction à peau de chagrin de la marge de manœuvre laissée à l’arbitre. Le secteur du jeu au sol jusqu’ici lui laissait pleine expression, en particulier par un tri des fautes, et par une prévention importante (dont on ne voit pas comment elle pourrait perdurer). L’évolution décrite semble ramener l’arbitrage des mêlées spontanées vers une vision plus binaire, probablement moins coûteuse en analyse directe, mais aussi moins pointue. Cette nouvelle donne, très proche de la règle, pourrait de ce fait paradoxalement nuire… à l’esprit, et ainsi à l’essentiel de la fonction.

Quid des autres réformes ?

Chez les amateurs, le maintien de la règle du plaquage à la taille, bien que probable, aurait de quoi nous laisser perplexes. En effet, l’étude d’impact publiée par la FFR à la fin du mois de février dernier s’est révélée tronquée. Le questionnaire envoyé aux clubs, en plus de souffrir de nombreux biais, avait rendu des résultats différents de ceux présentés devant la presse et World Rugby. Le reste des analyses cachait des faiblesses méthodologiques évidentes et a laissé sur leur faim les amateurs d’intégrité. En réalité, les résultats peuvent difficilement être qualifiés de positifs : auprès de France Inter, le DTN Didier Retière a été contraint d’admettre « une légère augmentation des blessures chez les joueurs plaqueurs ».

Enfin, les changements de règle qui avaient été annoncés en mars par l’instance suprême, telles que la règle du coup de pied 50-22, ou l’établissement d’une limite au nombre de fautes, interrogent quant au respect de l’esprit du jeu et de l’arbitrage. Pire encore : à l’heure actuelle, personne ne sait si ces réformes seront réellement applicables dès la reprise, ni dans quelles catégories. Ce flou ne profite pas aux entraîneurs, qui auraient pourtant le temps de repenser leurs plans de jeu, et surtout pas aux arbitres, qui devront se former à des règles complexes dans des laps de temps restreints.

Si nous ne pouvons pas présager des conséquences de ces évolutions, nous pouvons cependant être préoccupés. Réécrire en permanence le règlement d’un sport déjà complexe n’aidera pas à le rendre plus attractif. Au contraire, à chaque reprise, les pratiquants s’arrachent les cheveux, et les arbitres doivent faire face à des chantiers monumentaux : trouver une ligne de conduite qui soit cohérente avec celle des collègues, défaire des habitudes durement acquises… Cela ne permet ni de prendre du plaisir sur le terrain, ni de progresser sereinement. On ne peut pas jouer au rugby, tout simplement ?

 

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